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Pourquoi nos vendeurs préfèrent-ils les trottoirs : L’informalité comme architecte invisible des villes africaines

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Dans son article intitulé « Le commerce informel de rue, l’urbanisme invisible qui façonne la ville », la docteure Mensérétou Mbohou Maghoue, spécialiste en aménagement de l’espace et en urbanisme, attachée de recherche au laboratoire de Géoarchitecture de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO), s’appuie sur le cas de la ville de Ngaoundéré pour analyser un phénomène social trop souvent réduit à une simple manifestation d’incivisme urbain.

À travers cette étude, l’auteure pose un problème fondamental : celui de la vision à long terme dans la fabrique de nos villes et de la prise en compte réelle des préoccupations des sociétés africaines. Les plans d’urbanisme élaborés par les décideurs tiennent-ils véritablement compte des besoins concrets des populations et de leurs configurations socio-anthropologiques ? Cette interrogation traverse tout l’article.

Dès l’introduction, Mensérétou Mbohou Maghoue affirme avec force :« Le commerce informel de rue n’est pas une simple occupation anarchique de l’espace public, c’est une force motrice qui insuffle du mouvement aux villes, redéfinit les flux de circulation et façonne des centralités commerciales là où personne ne les avait prévues. »

Cette affirmation invite à repenser la notion même de gouvernance urbaine et renvoie à une célèbre maxime attribuée à Churchill : « Gouverner, c’est prévoir. » Dès lors, une question s’impose : nos gouvernants anticipent-ils réellement les usages et les besoins lorsqu’ils conçoivent nos villes ?

Tout porte à croire que non. Confrontées à l’inadéquation entre les dispositifs officiels et leurs réalités quotidiennes, les populations sont contraintes d’improviser des solutions pour subsister. Ainsi, « dans l’ombre des plans d’urbanisme officiels, un autre modèle de ville se dessine, imprévisible, fluide, façonné au gré des interactions humaines et des nécessités économiques immédiates ». Ce modèle alternatif redéfinit les flux de circulation et crée des centralités commerciales spontanées, souvent plus efficaces que celles planifiées. Il s’agit pour reprendre Jean Marc Ela, des ripostes paysannes à une crise, celle de la pensée préemptive.

L’étude de Mensérétou s’effectue à Ngaoundéré. Mais la même réalité est visible à Bafoussam, Mbouda, Douala, Yaoundé, Ebolowa et beaucoup d’autres villes des pays en développement. Le commerce informel de rue s’impose dès lors comme un véritable architecte invisible. Il reconfigure les rues et les trottoirs, transforme les espaces de transit en lieux de vie et d’échange, et fait émerger des pôles d’attractivité là où ils n’étaient pas prévus.

Face à cette réalité, la réaction des autorités demeure largement répressive : déguerpissements, sanctions, destructions. Le discours dominant invoque presque systématiquement l’argument de l’« incivisme » des populations. Pourtant, cette lecture moralisatrice échoue à résoudre le problème. Les commerçants chassés reviennent, parfois quelques heures plus tard, occuper les mêmes espaces. Loin d’agacer, cette persistance devrait plutôt interpeller. Comme le souligne Mensérétou Mbohou Maghoue, « cette dynamique, au lieu d’être comprise comme une richesse à structurer, est souvent perçue comme une nuisance à contenir, un désordre à réguler ».

Or, il s’agit bien d’une dynamique créatrice, révélatrice de la capacité des populations à influer sur des modèles urbains conçus sans elles. En s’installant dans des lieux stratégiques, caractérisés par des flux importants de clientèle, les vendeurs produisent des centralités commerciales fonctionnelles et adaptées aux usages réels de la ville.

Si cette situation perdure, c’est parce que les populations cherchent avant tout à colmater les brèches laissées par des politiques urbaines incomplètes. Qualifié officiellement d’élément désorganisateur, le commerce informel de rue apparaît en réalité comme une réinvention des espaces urbains, souvent en compensation des lacunes des plans d’urbanisme formels.

En définitive, ce que l’on appelle trop rapidement « occupation anarchique » des rues constitue un véritable laboratoire urbain. Un espace d’expérimentation sociale dont les maires, urbanistes et décideurs gagneraient à s’inspirer afin de concevoir des modèles urbains plus inclusifs, plus réalistes et véritablement en adéquation avec les attentes des populations.

Preston Kambou

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